Pâques en Andalousie : quand le sacré respire encore

Dans ma jeunesse, j’étais profondément anticlérical. Le seul nom de Jésus-Christ éveillait en moi une forme de rejet instinctif, presque épidermique, et je ne voulais rien entendre de toutes ces affirmations répétées à propos du « Fils de Dieu ». Tout cela me semblait n’être qu’un amas de croyances figées, de formules vides et de constructions humaines éloignées de la véritable quête de l’âme.

Puis, peu à peu, ma vision de Jésus s’est transformée. Elle l’a fait d’abord grâce aux ouvrages de Daniel Meurois, puis à ceux de Marie Johanne Croteau. À leur contact, quelque chose en moi s’est déplacé. Non pas vers la religion, mais vers une autre compréhension de l’être christique, dégagée des carcans, des dogmes et des récupérations historiques.

Je suis néanmoins resté convaincu que les religions, en tant qu’institutions, servent souvent moins l’éveil qu’elles ne l’encombrent, et qu’elles n’apparaissent véritablement que sur les mondes où le niveau de conscience demeure encore bien bas, comme enlisé dans les couches les plus denses de l’humanité.

Et pourtant…

voici que les fêtes de Pâques reviennent dans nos rues.

Je parle ici des rues espagnoles, de celles parmi lesquelles je vis aujourd’hui, et dont la ferveur religieuse ainsi que les processions n’ont absolument rien à voir avec ce que j’ai connu en France, où Pâques se résume si souvent à cacher des œufs en chocolat, ou à organiser des sortes de jeux où les enfants se pressent avec une avidité bien innocente, mais déjà révélatrice, pour en attraper le plus possible.

Dans les rues de mon Andalousie bien-aimée, tout commence bien avant les jours saints. Depuis des semaines, les balcons se parent. Depuis des mois, les fraternités de porteurs s’exercent avec une patience silencieuse afin de préparer leurs corps à soutenir, sur leur nuque et leurs épaules, le poids considérable des chars où viendront prendre place la Vierge Marie ou encore Jésus.

Alors, d’un pas lent, presque habité, dans une synchronisation remarquable, ils avancent. Ils ne marchent pas seulement : ils portent. Ils offrent. Ils accompagnent. Et leur procession devient comme une respiration collective suivie par une foule de croyants, de curieux, d’âmes attentives ou simplement touchées par ce qui se dégage de cette traversée. Parfois, dans ce silence, un chant gitan s’élève et vient rendre l’instant plus beau encore, plus sacré, tandis qu’un frisson nous parcourt le corps.

L’atmosphère y est très différente de celle que j’ai pu ressentir au Saint-Sépulcre, à Jérusalem, devant la soi-disant tombe de Jésus, où j’avais perçu comme un égrégore de souffrance, de peine, de lourdeur accumulée. Ici, en revanche, j’ai été amené à reconnaître qu’il règne autre chose : une dévotion sincère, bien sûr, mais aussi de la compassion, de l’amabilité, du partage, de la solidarité, de la fraternité.

Est-ce parfait ? Bien sûr que non.

Il y a parfois des tensions, quelques disputes pour obtenir la meilleure place, pour mieux voir la Vierge, pour ne rien perdre du passage. L’humain reste l’humain, avec ses élans de lumière et ses petites étroitesses. Mais malgré cela, l’ambiance générale demeure celle d’une joie sacrée, collective, d’un élan qui dépasse les individualités.

Et ce qui reste, au fond, ce n’est pas l’imperfection des détails.
Es el fervor.
C’est le sens du sacré.
C’est le respect.
C’est le don de soi.

Toutes ces valeurs qui manquent tant à notre belle planète.

Alors non, la religion n’est pas parfaite, loin de là. Elle a souvent blessé, séparé, déformé. Mais lorsqu’elle permet encore à des êtres de s’élever un peu au-dessus d’eux-mêmes, lorsqu’elle ravive en eux une part de noblesse, de bonté, d’humilité ou de fraternité, alors je me dis que de telles célébrations ont leur place. Peut-être est-ce aussi pour cela que, de plus en plus, nos dirigeants cherchent à effacer, à atténuer ou à restreindre tout ce qui touche au religieux, ici aussi en Espagne. Mais en cette belle Andalousie, une telle entreprise se heurte encore à quelque chose de profondément enraciné : une mémoire vivante, une sensibilité collective, presque une respiration de l’âme, que l’on ne gomme pas si facilement.

Peut-être est-ce aussi pour cela que les gens d’Andalousie ont quelque chose de si particulier. Peut-être pas seulement à cause du soleil qui y règne huit mois sur douze, mais à cause de cette chaleur humaine, de cette bonté spontanée, de cette générosité du cœur que le sens du sacré, malgré toutes ses limites, continue ici à nourrir.

Et dans un monde qui a tant désappris à honorer, à ralentir, à ressentir ensemble, cela mérite peut-être d’être regardé avec plus de douceur que de jugement.

Joyeuses Pâques.

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